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Définition de bibite
Le mot bibite (on trouve aussi les variantes orthographiques bibitte, bebite, bébite et bébitte) est un québécisme et canadianisme familier qui désigne les insectes, mais aussi les araignées, les sangsues, etc. En français international, dans ce sens, on dirait bestiole, petite bête ou bébête. L’expression bibite est certes un québécisme, mais c’est aussi un canadianisme comme elle s’emploie aussi au Manitoba (Lexique de manitobanismes de Liliane Rodriguez, dans Usito), en Acadie et en Ontario. Cette expression s’emploie également au Vanuatu, selon le Dictionnaire universel francophone, et aux Seychelles, selon une édition récente du Robert. L’expression québécoise et canadienne bibite est familière, comme ses contreparties relevant du français international, qui ne s’emploient d’ailleurs que peu ou pas au Québec.
À Madagascar, le terme bibe a le même sens que bibite (Dictionnaire universel francophone) et à La Réunion, bibe désigne une grosse araignée (Le Nouveau Littré).
Expressions
- bibite à sucre: personne raffolant du sucre
- bibite d’humidité: cloporte
- une bibite à poil: une bestiole, une bestiole poilue
- une drôle de bibite: un drôle de numéro, un phénomène
- chercher des bibites à quelqu’un: chercher des poux à quelqu’un
- en bibite: beaucoup, très
- les petites bibites ne mangent pas les grandes: se dit pour rassurer un enfant qui a peur d’une araignée, etc.
Historique
Le mot fait partie de la famille de bête. En français international, la forme bestion, de même sens, a également existé. En patois normand, la forme bibet, proche parent ou parent direct de bibitte, est attestée dans les dictionnaires de Du Bois et Travers (1856) et de Vasnier (1862) et sert à désigner en particulier le moucheron. C’est un sens qui est toujours employé à ce jour en patois normand (Wikimanche, Magene).
- Tousjours dessus est ardant luminaire / Ou les bibets [= petites mouches] et papillons sont ars [= brûlés] [citation de 1537, dans le dictionnaire de Godefroy]
- Bibet: m. A Gnat [= un moucheron]. ¶ Norm. [Randle Cotgrave, A Dictionarie of the French and English Tongues, 1611]
- C’est un gouvernement [le gouvernement provincial] qui ressemble un peu beaucoup à certaine bebitte que notre pauvre mère mettait dans du goudron. [lettre d’Hector‑Louis Langevin datée du 23 janvier 1870, dans le Trésor de la langue française au Québec]
- une bibitte, litt. une petite bête, une bestiole, et par extension, tout petit objet [Mémoires de la Société d’archéologie, littérature, sciences & arts des arrondissements d’Avranches et de Mortain, 1888]
- Les sangsues sont aussi des bibittes, dont j’avais grande frayeur dans mon enfance. [H. Coulabin, Dictionnaire des locutions populaires du bon pays de Rennes-en-Bretagne, 1891]
Comme on peut le voir ci-dessus, le mot bibitte s’employait en Bretagne (citation de 1891) et en Normandie (1888) au XIXe siècle. Cela confirme qu’il ne s’agit pas d’un néologisme apparu en sol nord-américain. En patois normand, bibette désigne aujourd’hui un [p]etit bouton sur la peau qui provient souvent de la piqûre d’insectes.
(Dictionnaire français-normand: Trésor de la langue française de Magene). Il semblerait qu’on soit ici en présence d’une sorte de métonymie où le nom de l’insecte piqueur est devenu le nom de l’effet qu’il produit. Cela évoque l’ancienne expression québécoise avoir la bibite aux doigts (= avoir aux doigts une sensation de fourmillement causée par le froid, l’onglée).
La forme bibet/wibet, proche parent ou parent direct de bibitte, remonte au XIIe siècle:
- Caractéristique du français de Normandie depuis le Moyen Âge, ce type lexical est attesté dep. ca 1120 en anglo-normand (wibet, Psautier d’Oxford ; v. DEAF) et sous sa forme actuelle [= bibet] dep. le 14e s. (v. DEAF) ; cette dernière forme est peut-être due à une assimilation progressive de l’initiale à moins qu’elle ne soit à rattacher à lat. bibo “moucheron”. [Pierre Rézeau, Dictionnaire des régionalismes de France, 2001]
On peut la trouver dans différentes citations de l’Anglo-Norman Dictionary.
Au fil de nos recherches sur l’histoire du mot, nous avons découvert que derrière certains emplois se trouve l’idée de petite taille:
- Bibite. Le membre viril – quand il n’est plus ou quand il n’est pas encore assez viril. [Alfred Delveau, Dictionnaire érotique moderne, 1864]
- pissée de bibet, petite averse [Wikimanche]
- Réunion Pissat de bibe, café très léger, jus de chaussette) [Le Nouveau Littré]
Finalement, en Louisiane, les formes bibitte, bibite et bébitte s’emploient au sens de membre viril (Dictionary of Louisiana French, 2010). Dans le même ordre d’idées, notons l’existence de la BD érotique française ayant pour titre La Bibite à bon Dieu.
Citations
Les citations suivantes montrent que l’expression bibite est bien vivante dans différentes régions de la francophonie (Louisiane, Acadie, Ontario, etc.), sous l’une ou l’autre de ses nombreuses orthographes.
- bébette (de marais) […] Rain frog [= sorte de grenouille] [Jules O. Daigle, A Dictionary of the Cajun Language (= Dictionnaire de la langue cajun), partie français-anglais, 1984]
- Bebette: a bug or a critter [= une bestiole ou bébête] [Tech-FAQ: Cajun Slang Words and Phrases, site consulté le 27 septembre 2025]
- Le trac est une drôle de bibitte. Tout le monde l’attrape un jour ou l’autre. [Acadie nouvelle, « Le trac est une drôle de bibitte », 18 septembre 2013]
- Je me sens vu, écouté, honoré. On va pouvoir aller représenter la belle francophonie canadienne sur le territoire québécois. C’est une grosse bibitte et on veut tous avoir notre place sur ce marché. [ONFR TFO, « Contact ontarois: des prix donnés à la paire et une grande célébration », 19 janvier 2025]
Traductions
En anglais, bibitte se traduit par bug ou beastie (en anglais écossais ou par plaisanterie). En italien, on dit bestiola ou bestiolina. Finalement, en espagnol, on dit bicho.
Être une bibitte à sucre se dit to have a sweet tooth en anglais, essere goloso di dolci en italien et ser goloso, gustar mucho lo dulce en espagnol.
Bibitte d’humidité se dit wood louse en anglais, onisco delle cantine en italien et cochinilla en espagnol.
Chercher des bibites se dit to nitpick en anglais, cercare il pelo nell’uovo (= chercher le poil dans l’oeuf) ou fare il pignolo (= faire le tatillon) en italien et buscar las cosquillas a alguien (= chercher les chatouilles à quelqu’un) en espagnol.
Commentaire d’un lecteur
Gabriel Martin, linguiste, nous écrit ce qui suit:
L’information que vous avez mise au jour est des plus intéressantes en effet! Le Dictionnaire historique du français québécois fournit une datation nord-américaine et établit un lien clair avec les parlers de France, dont ceux de Normandie, sans toutefois préciser les formes et les dates les plus anciennes connues à ce jour.
Vous avez donc bien su remonter le fil d’Ariane, en signalant les datations du Dictionnaire des régionalismes de France, qui reposent sur des attestations présentes dans le Dictionnaire étymologique de l’ancien français (DEAF, voir https://deaf.hadw-bw.de/book/guibet ou https://deaf.hadw-bw.de/lemme/guibet). Il serait sans doute un peu risqué d’affirmer que le normand bibet est l’étymon direct du français québécois bibite, mais il m’apparait y avoir peu de doute que ces mots sont à tout le moins des cognats. Les liens que vous établissez me paraissent donc tout à fait défendables.
Si vous lisez attentivement l’article guibet du DEAF, vous verrez qu’il y est indiqué que la forme bibet s’explique mal, c’est-à-dire qu’il est difficile de la lier à l’ancien anglais wibba. À mon avis, le rattachement à une racine latine (bestia « bête » ou bib- « boire ») est plus probable.