Définition d’enfirouaper
Le mot enfirouaper (les dictionnaires anciens donnent aussi la graphie enfirouâper) est un québécisme familier qui s’emploie au sens de rouler. En français international, dans ce sens, on dit rouler ou rouler dans la farine. Au Québec, on emploie dans le même sens les expressions familières « se faire passer un sapin » ou « passer un sapin », selon qu’on subit ou qu’on fait subir l’action.
Malgré son étymologie probable (voir l’historique ci-dessous), ce mot n’est pas perçu comme vulgaire et peut d’ailleurs servir à remplacer l’expression québécoise de même sens « fourrer », qui, elle, est à utiliser avec beaucoup plus de prudence.
Historique
On peut parfois entendre dire, voire lire, que cette expression vient de l’anglais in fur wrapped (« enveloppé dans de la fourrure »). Or, cette construction ne correspond pas à la structure normale de l’anglais, qui est plutôt wrapped in fur. Selon l’étymologie populaire, l’idée serait qu’on plaçait des pierres pour alourdir les ballots de fourrure au moment de les peser. Elle se fonde sur l’idée que l’expression est attestée à l’époque de la colonie (ce qui est inexact, la première attestation est de 1944 selon Usito) et témoigne d’une connaissance approximative de l’anglais de la part de celui qui la colporte. On tient aussi pour acquis qu’on n’effectuait pas d’inspection minutieuse des peaux au moment de leur achat, ce qui pourrait avoir été le cas ou non. Nous l’ignorons.
Également, en effectuant une recherche sur son moteur de recherche favori, on remarquera la quantité prodigieuse de sites faisant référence à l’expression « enfirouaper » quand on y cherche « in fur wrapped », ce qui prouve bien que l’expression n’est pas naturelle en anglais, sauf en emploi adjectival (dans in fur-wrapped bottles, « dans des bouteilles enveloppées de fourrure », etc.). Cet emploi adjectival est plus rare en anglais et à peu près aussi commun que la prétendue étymologie dans les résultats de recherche. Bref, il y a de quoi soulever des questions.
Voici un résumé des raisons pour lesquelles l’étymologie anglaise est impossible:
- On ne dit pas in fur wrapped en anglais, mais wrapped in fur, à part dans de rares cas d’emploi adjectival (in fur-wrapped bottles, « dans des bouteilles enveloppées de fourrure »).
- La très grande fréquence de sites en français expliquant l’étymologie d’enfirouaper quand on cherche l’expression in fur wrapped (plutôt que des sites en langue anglaise).
- La première attestation de l’expression non pas à l’époque de la traite des fourrures, mais en 1944 selon Usito.
- Le fait que l’expression similaire enfifrerouâper (ou enfifrewâper) précède « enfirouaper » (1879).
Voici les deux premières attestations qu’il est possible de trouver de la première forme du mot:
- Écoute, Joly, tu me dois une fameuse chandelle pour t’avoir tiré cet [sic] épine du pied. Si ça avait pas été pour moi, tu te faisais enfifrewâper comme Ouimet et Chapleau dans l’affaire des Tanneries. [Hector Berthelot, Le Vrai Canard, 30 août 1879]
- Enfifreouâper, v. a. Berner outre mesure. Ex. Je l’ai enfifreouâpé de la belle façon, il ne s’est aperçu de rien. [Dionne, Le Parler populaire des Canadiens français, 1909]
Pour remonter à la véritable origine de ce mot, il faut peut-être faire le rapprochement avec différentes expressions apparentées par la forme comme en fifre et en fiferlot, c’est-à-dire « en colère » (Dionne, 1909, et Glossaire du parler français au Canada, 1930), et les expressions d’argot français enfifré (« sodomite »; dans Delvau, 1888?) et enfifrer (« sodomiser », Caradec, 1977). Ajoutons à cela que l’expression québécoise injurieuse fif pour désigner un homosexuel appartiendrait aussi à cette famille.
Finalement, Usito donne l’étymologie suivante. On remarquera qu’elle correspond aux résultats de nos propres recherches et qu’on n’évoque nullement une étymologie anglaise.
- 1944 (in Thibault); 1879, enfiferouâper « tromper, duper, rouler » (in Thibault); création plaisante à partir du verbe argotique parisien enfifrer « sodomiser; tromper aux jeux » et du verbe québécois rouâper « râper; réprimander, gronder ».
Citations
Voici deux citations qui montrent ce mot en contexte:
- Plusieurs nouveaux mots sont issus de la francophonie, comme le québécois « enfirouaper », ou sont d’origine anglaise, comme « coworking » et « cardiotraining », ou encore viennent du japonais, comme « udon » et « ramen ». [Le Devoir, « L’édition 2020 du Petit Robert s’”enfirouape” », 14 mai 2019]
- Il « n’a sans doute pas ce talent pour enfirouaper ses interlocuteurs » [Le Soleil, 1994, in Usito]
Traductions
En anglais, enfirouaper se dit to pull the wool over somebody’s eyes.
En espagnol, on emploie dar a alguien gato por liebre (« donner à quelqu’un un chat plutôt qu’un lièvre »).
En italien, on parle de gettare fumo negli occhi a qualcuno ou de gettar fumo negli occhi di qualcuno, c’est-à-dire « jeter de la fumée dans les yeux de quelqu’un ».