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Le québécisme familier flauber désigne le fait de « dépenser de manière immodérée ». On écrit aussi flober et flôber. On dit par exemple: « flauber son argent » ou « flauber son cash ». En français international, on dirait « flamber son argent » ou « claquer son argent ». Le premier de ces deux équivalents a plus de chances d’être compris d’un Québécois.
Historique
Au Québec, le mot « flauber » est d’abord attesté au sens de « battre », maintenant désuet:
- FLOBER quelqu’un. Ctre. de la Fr. Battre, rosser. Flauber, comme chez nous, en Ch. et en Nor. [Dunn, Glossaire franco-canadien et vocabulaire de locutions vicieuses usitées au Canada, 1880]
- Flauber, Flober, v. a., Battre, rosser: I va s’faire flauber, j’n’ai qu’ça à t’dire. [Clapin, Dictionnaire canadien-français, 1894]
- Battre, fraper, étriller, rosser. [Rinfret, Dictionnaire, 1896]
Il s’est employé en France de cette manière aussi:
- FLAUBER, v. act. Battre, fraper, étriller, rosser. J’avons sur le Monsieur Flaubé de bonne sorte. Diction. Com. C’est un mot fort connu du petit peuple de Champagne [Trévoux, Dictionnaire universel françois et latin, 1743-1752]
- rosser [Dictionnaire du patois du pays de Bray, 1852]
Ce sens se relève également en Louisiane:
- Je l’ai bien flaubé pour ça il m’a dit. I beat him good for what he said to me. [Dictionary of Louisiana French, 2010]
Y a-t-il une parenté étymologie entre le sens de « battre » et celui de « dépenser de manière immodérée »? C’est possible. Nous n’en sommes pas certain. Pour ce qui est du deuxième, il remonte au moyen-âge, où on l’employait au propre:
- une pece de fer flaumbant [= un morceau de fer incandescent] [citation du XIIIe siècle, in Anglo-Norman Dictionary, site consulté le 2026-07-11]
Comme mots apparentés, il y a en ancien français: flaumeche (= flammèche), flaumine (= flamine, sorte de prêtre), enflaumer (enflammer) et flaume (= flamme, sorte de fleur) dans le Dictionnaire étymologique de l’Ancien Français.
Parenthèse historique: floberge et flamberge
Les mots « flauber » et « floberge », ancien nom de ce qu’on appelle maintenant la « flamberge », appartiennent à la même famille étymologique. La « floberge » est l’ancien nom d’un type d’épée et c’est aussi le nom particulier de celle que maniait Renaud de Montauban, héros de chansons de geste, c’est-à-dire de poèmes épiques du moyen-âge. En effet, les formes « flaube », « flambe » et « flamme » sont issues du latin « flammula » (= petite flamme). Et c’est pour ça qu’on peut dire en québécois « flauber son argent » et en français international « flamber son argent ».
Un autre fait intéressant par rapport au mot « flamberge », c’est que si les dictionnaires modernes indiquent que c’était le nom de l’épée de Renaud de Montauban, ils ne mentionnent jamais que c’était aussi le nom de l’épée du paladin Roland (Littré, lui, est clair là-dessus), peut-être parce que cette dernière porte également le nom, plus fréquemment employé, de Durandal.
Il y a aussi une contradiction entre les dictionnaires. Les anciens indiquent qu’une « flamberge » est une « grosse épée » (Furetière, 1690 et Trévoux, 1743-1752) et les modernes, au contraire, qu’il s’agirait d’une épée « à lame fine ». Quand on offre des indications sur l’époque où la flamberge s’employait dans les dictionnaires modernes, cette arme « à lame fine », il est question des XVIIe et XVIIIe siècles, c’est-à-dire précisément ceux au cours desquels les lexicographes Furetière et Trévoux écrivaient que la flamberge était une « grosse épée ». Voilà qui est particulier… et contradictoire.
L’explication pourrait être simplement que ce qui fait la flamberge n’est pas la taille, fine ou grosse, mais l’ondulation de la lame, qui rappelle celle des flammes. Pourquoi? Pour le savoir, il est – étrangement – utile de se tourner vers des ouvrages en langue étrangère comme le Duden, dictionnaire de langue allemande, qui présente le mot « Flammenschwert » comme un synonyme de l’allemand « Flamberg », emprunté au français « flamberge ». Il se pourrait que la définition soit un peu trop restrictive pour l’acception française du mot, mais on fait tout au moins référence à la forme de la lame:
- mit beiden Händen zu führendes Schwert der Landsknechte mit wellig-geflammter Klinge; Flammenschwert: épée tenue à deux mains par les lansquenets [= mercenaires allemands au service de la France et du Saint Empire], à lame ondulée comme une flamme ; épée à flamme.
Notre intuition et nos conclusions sont d’ailleurs partagées par Quitard dans son Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique (1842):
- La flamberge, ou grande flambe, était une épée très ancienne dont la lame imitait les ondulations de la flamme par la configuration de son coupant, et présentait l’image du glaive de feu que tenait à sa main l’ange chargé de garder l’entrée du paradis terrestre. Renaud de Montauban se servait d’une flamberge, et l’on a regardé à tort le nom de flamberge comme particulier à l’arme du héros.—Notez que flambe, d’où vient flamberge, s’est dit autrefois pour flamme.
Soulignons que les termes « flambe » et « flambard » désignent également une épée à lame ondulée selon de nombreux dictionnaires modernes. Sachant maintenant tout cela, on peut douter de la justesse des définitions ainsi que de l’étymologie qui y est présentée.
Citations
- Bruits, odeurs multiples, tentation incontrôlable d’acheter le petit gaminet que vous voyez dans une vitrine au loin… Décidément, pas le meilleur plan pour une première rencontre. Par contre, si celle-ci s’ajourne rapidement, vous pourrez aller flauber votre paie dans votre magasin préféré! [Le Journal de Montréal, « 12 endroits où vous pourriez avoir la pire (OU la meilleure) date », 7 février 2018]
- Vous aimez les gros chars et les pitounes? Vous avez envie de flauber du cash afin de fricoter avec le gratin montréalais et des vedettes internationales? Métro a dressé une liste d’événements à ne pas manquer pendant le Grand Prix de Formule 1 du Canada [Métro Montréal, « 6 événements du Grand Prix à ne pas manquer, si vous avez les moyens », 9 juin 2023]
Traductions
« Flamber son argent » se dit en anglais to blow one’s money ou to throw away one’s money, en espagnol derrochar su dinero (= dilapider son argent) et en italien sperperare i soldi ou buttare (via) i soldi (= jeter son argent par les fenêtres).
Commentaire d’un lecteur
Gabriel Martin, linguiste, nous écrit ce qui suit:
Vous me demandez si j’ai des commentaires à émettre à propos de votre récent article sur flauber. Je l’ai lu hier, avec grand intérêt, et vous m’avez d’ailleurs fait prendre conscience que ce verbe n’est pas seulement marqué sur l’axe diaphasique (puisqu’il est familier), mais qu’il l’est aussi sur l’axe diatopique (puisqu’il s’agit d’un québécisme). Ce mot est absent des principales sources potentielles (Usito, DHFQ, DHLF, TLF, etc.), alors j’ai effectué des recherches de corpus pour reconstituer les grandes lignes de son histoire. Je vous fournis ici un résumé de mes observations, qui vont dans le même sens que les vôtres et ajoutent quelques détails.
Au Québec, le verbe familier flauber s’employait auparavant avec les sens de « rouer (quelqu’un) de coup » et de « voler, dérober ». Ces deux acceptions, attestées dès la fin du 19e siècle, sortent de l’usage au milieu du 20e siècle. Le verbe flauber dérive selon toutes vraisemblances d’une variante ancienne du nom fléau, lequel désigne un instrument agricole destiné à battre le blé, c’est-à-dire à détacher les grains des épis de blé en les frappant. Quels sont les glissements sémantiques à l’origine des deux anciens sens canadiens? L’on peut battre quelqu’un un peu comme l’on bat un épi avec un fléau, ce qui expliquerait le sens de « rouer (quelqu’un) de coup »; l’on peut se faire dépouiller de quelque chose un peu comme l’on vide un épi de ses grains, ce qui expliquerait le sens de « voler, dérober ».
Durant la seconde moitié du 20e siècle, la seule acception aujourd’hui couramment prêtée à flauber apparait dans l’usage général québécois : on l’emploie dès lors comme un verbe transitif direct avec le sens de « dépenser rapidement, dilapider ». Ainsi, on dit familièrement flauber son argent, flauber son cash, flauber sa paie, flauber sa fortune, etc. Tout porte à croire que flauber son argent, qu’on transcrit parfois flôber son argent, est une variante de flamber son argent, cette dernière forme étant aussi en usage au Québec. Qu’on prononce [flobe] ou [flɑ̃be], le sens est le même, mais [flobe] m’apparait avoir une plus grande saillance stylistique, ce qui pourrait suggérer que flauber (son argent) est en fait une variante très familière de flamber (son argent).
L’influence du verbe ancien flauber sur le verbe québécois contemporain flauber est possible, et j’irais même jusqu’à dire probable, sans qu’on puisse affirmer catégoriquement qu’il existe une parenté entre les deux formes. Au Québec, comme en France, on a souvent assimilé l’argent à du foin et à du blé (comme dans les phrasèmes verbaux avoir du foin dans ses bottes et avoir du blé en poche), ce qui pourrait expliquer la permutation de flamber par son paronyme flauber, mais cette proposition tient tout au plus de la conjecture.