Ce glossaire est l'oeuvre de la Société du Parler français au Canada.
Durant plus d'un quart de siècle, cette société a patiemment poursuivi les travaux entrepris au lendemain de sa fondation en 1902, travaux tous assortis au dessein que révèle déjà son nom et qui est l'étude, la défense et l'illustration du français écrit ou parlé dans la province de Québec. Mettant en oeuvre les moyens d'action que lui fournissait le concours de ses adhérents, elle a travaillé pour que cette langue s'épure, se corrige, reste toujours saine et de bon aloi; pour qu'elle vive, qu'elle évolue, en se pliant aux exigences de conditions nouvelles, mais naturellement, suivant les lois qui lui sont propres, sans rien admettre qui ne s'ajuste à son génie, sans jamais cesser d'être française dans les mots comme dans les tours; pour qu'elle s'étende aussi, mais sans heurter les ambitions légitimes, et dans le juste exercice de ses droits; pour que le verbe français, enfin, demeure l'expression des vertus de notre race.
Ce n'est pas le lieu de dire tous les soins que la Société a pris pour la réalisation de son programme, ni dans quelle mesure elle peut y avoir réussi; elle ne présente aujourd'hui que son oeuvre lexicographique.
C'est, en effet, à l'établissement d'un glossaire du parler franco-canadien qu'elle a dû s'employer d'abord. Cette entreprise était nécessaire pour atteindre le double but qu'elle se proposait: l'étude scientifique du langage de notre peuple, et la correction des fautes qui s'y trouvent. Le premier objet n'est pas moins pratique que l'autre. L'examen,au point devue purement philologique, d'une langue transplantée, située comme la nôtre dans des circonstances exceptionnelles, est utile en vue même de l'épuration de cette langue et du perfectionnement dont elle peut être susceptible. Ne faut-il pas connaître la valeur d'un produit phonétique, ou d'un substitut lexicologique, avant de le proscrire ou de lui accorder le droit de cité? Si l'on n'a pas soin de donner cette base à la correction du langage, on risque de tomber dans les excès d'un purisme exagéré ou d'une barbarie sans contrainte, Pour se livrer à ces études nécessaires sur notre parler, il fallait d'abord, avec méthode, en recueillir les éléments; et la Société entreprit de faire le relevé des formes de langage qui caractérisent le français du Canada.
Ce n'était pas une initiative nouvelle; la Société aime à rendre un juste tribut d'hommage à ceux qui, avant elle, y avaient travaillé. Maguire, Meilleur, Gingras, Caron, Buies, La Rue, Dunn, Sulte, James Roy, Maximilien Bibaud, Tardivel, Manseau, Legendre, Paul de Cazes, Faucher de Saint-Maurice, Lusignan, Fréchette, Clapin, Rinfret, ont été nos devanciers. Leurs efforts ont inspiré notre oeuvre. Mais nous ne pensons pas qu'ils aient tout fait et qu'après eux il n'y ait plus qu'à glaner. Eux-mêmes le savaient bien, et que leurs travaux n'étaient pas complets, et que la tâche n'était pas finie. Ils accomplissaient ce que les circonstances peu favorables leur permettaient; ils se disaient sans doute que d'autres viendraient qui pousseraient plus loin l'entreprise. En effet, les belles études de la philologie romane permettent aujourd'hui de porter sur les phénomènes linguistiques un jugement plus sûr, alors que cette science, au jour où nos prédécesseurs écrivaient, ne fournissait sur plus d'un point que des solutions incertaines, souvent erronées.
Quant au relevé des mots franco-canadiens, si nous croyons l'avoir fait plus complet et plus sûr, c'est que nous disposions de moyens que n'avaient pas nos devanciers. Pour mener à chef la vaste enquête que la Société inaugurait en 1902, et qu'elle a poursuivie sans relâche pendant vingt-cinq ans, elle a pu profiter du concours persévérant et dévoué de ses correspondants. Au nombre de plus de deux cents, distribués dans toutes les parties du pays, ils exploraient chacun leur région, notaient les mots, les acceptions, les prononciations caractéristiques, dressaient des listes d'expressions entendues, établissaient même des lexiques locaux, et fournissaient ainsi aux comités d'étude de la Société des matériaux si nombreux qu'un seul explorateur n'aurait jamais pu en recueillir autant. Le travail que nous présentons au public repose sur plus de deux millions d'observations ainsi faites, et qui couvrent tout le territoire de la province de Québec.
Il convient peut-être, ici, de remarquer que c'est, en effet, à ce territoire seulement que notre enquête se rapporte, de sorte que les mots « au Canada », dans le titre du Glossaire, pourraient se lire: « au Bas-Canada ». Nous n'avons relevé aucune des particularités qui peuvent s'être introduites dans le langage des groupes situés à l'ouest de notre province, non plus que les formes caractéristiques du parler des Acadiens. De ces dernières, plusieurs ont cependant pénétré chez nous, et nous les avons notées; mais l'acadien proprement dit occupe une aire spéciale dans les provinces de l'est, et mérite d'être étudié à part. Nous considérons que le parler du groupe plus considérable des Canadiens français, habitants de la province de Québec, peut être dit proprement le français du Canada. C'est pourquoi nous maintenons tel quelle titre de notre Glossaire.
Ajoutons enfin que les diverses observations recueillies comme nous venons de le dire ont été soigneusement contrôlées; la Société n'a voulu admettre dans son Glossaire que les formes dont plusieurs témoins surs et compétents attestaient l'usage courant.
Il serait sans doute inutile de décrire comment chacun de ces mots a ensuite été étudié dans ses origines possibles, son histoire, sa signification, puis enregistré avec les notes qui ont paru propres à en faire connaître le caractère et la valeur. Nombre de termes et de sens qui nous avaient été signalés, et qu'on trouve aussi dans des glossaires canadiens déjà parus, ont été éliminés: ils appartiennent au français d'école. Car notre Glossaire a ceci de particulier, et qui le distingue de certains lexiques des parlers de France, il ne renferme pas tout le vocabulaire de notre peuple. Notre parler, on l'a souvent démontré, est un français régional, où se rencontrent, comme dans toute langue populaire et surtout dans toute langue transplantée, des archaïsmes, des formes dialectales et des néologismes. Mais, parce qu'il est essentiellement français dans son fonds, il eût fallu, pour en donner le lexique complet, transcrire d'abord presque tout le dictionnaire officiel; nous n'avons donc enregistré que les formes particulières qui, n'appartenant pas à la langue académique d'aujourd'hui, donnent au parler populaire et familier de chez nous son cachet particulier. « Dans tout pays civilisé, écrit justement M. Henri Bauche (in : Le Langage populaire (ouvrage couronné par l'Académie française), Paris, 1928, p. 17.), il existe, indépendamment des argots divers, des patois locaux et des dialectes provinciaux, deux façons principales et distinctes de parler l'idiome national, La première, suivant le pays, la race, la nature de la langue, l'écriture, les moeurs, la civilisation, doit être nommée langue écrite, ou correcte, ou classique, ou littéraire, ou officielle, ou académique; tandis que la seconde sera qualifiée, selon le cas, de langue perlée, ou populaire, ou vulgaire.» C'est la langue parlée, et parlée par le peuple, que nous étudions dans ce glossaire; et nous y relevons seulement ce qui n'a pas été ou n'est plus admis dans la langue académique.
Est-ce à dire que rien de ce qui est enregistré dans le Glossaire ne puisse être considéré comme français? Loin de là. Un mot peut avoir de la naissance, être d'une bonne langue, et cependant n'être pas académique. Toute l'a langue française n'est pas dans les dictionnaires officiels. Ceux-ci ont l'usage pour règle; mais « Un mot n'est pas mort, parce que nous ne remployons plus », dit l'Académie française même; il est des termes « que nous avons délaissés, mais qui n'en mut pas moins partie des meilleures et des plus durables richesses de notre langues». Aussi Ëmile Faguet soutenait-il que la langue française du Canada « a toutes les chances du monde d'être excellente, parce qu'elle se compose d'archaïsmes» (Voir Bull. du Parler Français, vol. 1, p. 86.) Et parmi les mots qui sont nouveaux ou que nous tenons des dialectes français, n'yen a-t-il point aussi de bonne venue et qui mériteraient 'd'être favorablement accueillis?
Nous n'entendons pas porter un jugement sur chacun des mots inscrits au Glossaire; nous laissons ce soin au lecteur, après lui avoir fourni les éléments qui permettront à son bon goût de se prononcer. En feuilletant ce volume, les uns chercheront à s'assurer de la légitimité d'un archaïsme ou de quelque produit nouveau; d'autres se plairont plutôt à y relever la trace des dialectes d'oïl; celui-ci s'en servira pour corriger son langage, celui-là, pour l'enrichir; plusieurs, peut-être, se contenteront du plaisir qu'on éprouve à écouter les sons savoureux d'un parler du terroir français ... Nous ne prétendons dieter à personne le meilleur usage à faire de notre glossaire.
Il nous paraît certain, cependant, qu'on y prendra une idée plus juste du caractère essentiel de notre parler populaire. C'est la langue de l'Ile-de-France, telle qu'elle était déjà répandue dans les provinces du centre, du nord et de l'ouest, lors des grandes émigrations en Amérique; nos pères, Venus de ces régions, nous l'ont léguée, et nous l'avons conservée, avec certaines partcularités provinciales, qui, légitimes ou irrégulières, n'attestent pas moins que les archaïsmes la survivance chez nous du génie de l'idiome.
A ceux qui ont quelque souci de leur « parlure », ce glossaire permettra, nous l'espérons donc, de faire le départ de ce qui est bon et de ce qui l'est moins; au besoin, il leur fournira l'équivalent des expressions à proscrire, des anglicismes surtout. Il sera utile aussi à ceux qui pensent que notre langue littéraire s'enrichirait heureusement de quelques termes pittoresques, qui ont de la naissance, et qui conviennent à l'expression des choses de la vie canadienne.
Il est peut-être bon d'en prévenir le lecteur, la Société du Parler français au Canada n'a pas la prétention d'avoir fait une oeuvre définitive. Le lexique d'une langue vivante n'est jamaîs complètement établi: quand on l'a fini, c'est déjà l'heure de le recommencer. A la confection de celui-ci, nous avons apporté beaucoup de soin; mais que de lacunes encore, que d'erreurs peut-être! Aussi, de ce qu'un mot ne se trouve pas dans notre répertoire, on ne devra pas conclure nécessairement qu'il est français: il a peut-être passé inaperçu. De même, qu'on prenne garde qu'une expression peut fort bien se rattacher au vieux français ou à quelque dialecte, quoique sa source ne soit pas indiquée: sa provenance a pu nous échapper. De quelque nature que soient les omissions ou les erreurs, les rédacteurs du Glossaire seraient heureux si le lecteur averti voulait bien leur signaler celles qu'il découvrira.
Avant de finir, la Société du Parler français au Canada se fait un plaisir d'adresser l'hommage de sa vive gratitude à ceux qui lui ont prêté leur concours, comme à ceux qui ont collaboré à cet ouvrage. Elle tient particulièrement à consigner ici les remerciements qu'elle doit au Gouvernement de Québec, qui a généreusement mis à sa disposition une bonne partie des ressources dont elle avait besoin pour publier le Glossaire.
Adjutor RIVARD, ancien secrétaire général,
Louis-Philippe GEOFFRION, secrétaire général.